Skip to content

Gilles Carnoy logo Carnet de route en Droit Immobilier

Carnoy & Associés, avocats à Bruxelles

La vente d’immeuble pour un euro avec une prestation complémentaire

Une partie A s’engage envers une partie B à lui vendre « pour un euro symbolique » une parcelle de terrain qu’elle s’engage à acquérir sous plus grande contenance.

La vente prévue a une autre contrepartie étant l’engagement de B à ne pas se porter acquéreur du bien immobilier que convoitait A.

La partie A acquiert la parcelle mais se refuse à la céder pour le prix d’un euro.

La partie B cite donc A en passation d’acte et en délivrance.

Sur exception, le « vendeur » A invoque la lésion, vu le prix dérisoire d’un euro.

La Cour d’appel de Mons condamne A à comparaître devant un notaire pour passer l’acte au prix d’un euro.

L’acquéreur B estimait que la convention liant les parties ne pouvait être qualifiée de vente car le prix n’est pas déterminé ou déterminable en argent.

Il en conclut qu’il s’agit d’un contrat sui generis privant le « vendeur » de la possibilité de solliciter la rescision pour lésion.

Ce contrat sui generis est licite et doit recevoir exécution, ajoute-t-il.

La Cour d’appel rappelle que la vente est un contrat par lequel une personne transfère la propriété d’une chose à une autre personne en contrepartie d’un prix payable en argent.

La contrepartie de l’aliénation de la chose consiste nécessairement en une somme d’argent.

La Cour d’appel refuse de voir une vente dans la convention qui lui est soumise.

En effet, le prix symbolique d’un euro équivaut à une absence de prix, alors qu’il s’agit là d’un élément constitutif essentiel.

Mais il existe bien une contrepartie tangible étant l’engagement de ne pas se porter acquéreur de la parcelle que le vendeur voulait acquérir.

La convention litigieuse consiste donc en un contrat innommé et non en une vente.

Aussi, décide la Cour d’appel, l’article 1674 du Code civil ne trouve pas à s’appliquer puisque la lésion suppose une vente, et qu’il n’y en a pas.

Surabondamment, à supposer que l’on se trouve en présence d’un contrat mixte portant à la fois sur une vente et sur un contrat aléatoire, la lésion ne s’applique pas davantage.

Elle est en effet exclue dans les contrats aléatoires.

Le vendeur forme alors un pourvoi en cassation.

Selon lui, on se trouve en présence d’un contrat mixte en deux volets distincts.

Ce contrat porte à la fois sur une vente et sur un contrat aléatoire dès lors que l’étendue ou l’existence d’au moins une prestation dépend d’un événement futur et incertain.

Cet évènement est l’issue d’enchères éventuelles sur le terrain que l’acheteur s’est engagé à ne pas acheter.

Ce contrat mixte n’exclut pas, selon le pourvoi, qu’il y ait bien eu vente car un prix existe en argent, soit un euro.

Qu’en pense la Cour de cassation (9 mars 2018, rôle n° C.17.0224.F, www.juridat.be) ?

La Cour de cassation rappelle le principe : la contrepartie du transfert de propriété de la chose est un prix en argent.

Retenant que :

  • « Les parties ont qualifié elles-mêmes le prix d’un euro de symbolique, ce qui implique l’absence de valeur de la contrepartie exprimée en argent », et d’autre part, que
  •  « Le prix de la contrepartie de ne pas se porter acquéreur d’un bien immobilier n’est pas en soi déterminable par les éléments objectifs de la convention et qu’aucune des parties ne valorise du reste cette contrepartie »,

La Cour de cassation décide que la Cour d’appel justifie légalement sa décision que « les stipulations de la convention litigieuse permettent ainsi d’exclure la qualification [de vente] » et que « la convention litigieuse consiste donc en un contrat innommé ».

Qu’en retenir :

  • La vente suppose un prix : c’est un élément constitutif essentiel à défaut duquel, le contrat n’est pas une vente.
  • Le prix est une prestation en argent, à défaut de quoi le contrat n’est pas une vente.
  • Le juge n’est pas lié par la qualification donnée par les parties au contrat ; si le contrat n’est pas une vente, il n’en garde pas moins sa pleine force contraignante sous sa juste qualification, par exemple de contrat innomé.
  • Ce contrat innomé ne se verra pas appliquer les garanties de la vente (vices cachés, éviction) sauf si les parties l’ont voulu.
  • Le prix non négligeable et fixé en argent doit au moins être déterminable. Ainsi la vente au prix à dire d’expert est bien une vente si la convention fixe les paramètres à appliquer par l’expert ou désigne nommément l’expert. À défaut, ce sera un contrat innomé ne transférant pas la propriété mais obligeant à des obligation de faire sanctionnées de dommages et intérêts.

La vente pour un euro symbolique peut être ainsi traitée :

  • Si elle intervient pour payer une dette préexistante, ce sera une dation en paiement.
  • Si elle rémunère un service, ce sera un contrat innomé.
  • Si elle traduit une intention libérale, ce sera une donation indirecte.

Reste le cas de la vente d’un immeuble pour un euro symbolique, mais sont la valeur de marché correspond réellement à ce « prix ».

Ainsi un immeuble qui menace ruine et qui requiert des travaux très important, ou sur un sol pollué. À mon sens ce sera bien une vente.

La photo : les anciens établissements Blum, 67 rue des Commerçants à Bruxelles (Fernand Conard, 1933-1934), de style moderniste, classés en 1998. Le bâtiment comporte un escalier monumental (à droite) et un puits de lumière (au centre) apportant une clarté suffisante dans le showroom. Les magasins Blum vendaient soie, bijoux et textile. Dans les années 20-30, divers entrepôts furent installés dans le quartier pour sa proximité avec les quais. Ainsi, les Magasins Waucquez (Victor Horta) dans le style art nouveau  dans et l’Entrepôt Stiel & Rothschild qui s’inspire de l’Art déco.

Entrepôt Blum

Commentaires

facebook comments:

Un commentaire Poster un commentaire
  1. Avatar

    En fait, l’histoire de cette jurisprudence correspond à une situation pas aussi rare que l’on peut croire.

    Je m’explique :

    A voulait acheter un ensemble de parcelles en vente publique.

    B lorgnait sur l’une d’elles et se proposait d’enchérir.

    A lui propose de ne pas lever la main, en échange de quoi il lui vendait la parcelle pour un euro.

    A pensait acheter moins cher si B ne le faisait pas monter.

    Pour B c’est tout bénéfice, il a la parcelle pour un euro.

    Le tout en espérant qu’un tiers ne vienne pas surenchérir trop haut.

    C’est assez classique dans les ventes de terres agricoles à la campagne. Les fermiers arrangent tout avant la vente et se partagent les parcelles.

    Tout est bouclé avant l’ouverture de la vente publique …

    août 29, 2018

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Clause d’adaptation du loyer commercial

Dans le bail commercial on peut convenir d’un loyer progressif, c’est-à-dire un loyer qui est prévu, dès le début, pour évoluer dans le temps. L’hypothèse classique est la gratuité ou la semi gratuité durant les premières années pour permettre au preneur d’exécuter des travaux. Se pose parfois la nécessité de prévoir un mode de révision […]

Lire plus arrow_forward

Dans le bail commercial on peut convenir d’un loyer progressif, c’est-à-dire un loyer qui est prévu, dès le début, pour évoluer dans le temps.

L’hypothèse classique est la gratuité ou la semi gratuité durant les premières années pour permettre au preneur d’exécuter des travaux.

Se pose parfois la nécessité de prévoir un mode de révision du loyer, surtout dans le bail de plus de neuf années. Il se peut en effet que le marché locatif évolue plus vite que l’indice santé.

En règle, le loyer évolue légalement de la manière suivante :

  1. La clause d’indexation encadrée par l’article 1728 de l’ancien Code civil qui adapte annuellement le loyer au coût de la vie,
  2. La révision du loyer qui adapte le loyer aux circonstances nouvelles le modulant d’au moins 15 % à la hausse ou à la baisse.

La révision de l’article 6 est impérative en faveur des deux parties (Cass., 25 avril 2003, Pas., I, p. 877).

On ne peut donc y déroger en plus ou en moins car la situation de l’une ou l’autre des parties sera affectée (B. Louveaux, « Le droit du bail commercial », Larcier, Bruxelles, 2011, p. 308).

La question est de savoir si une autre révision peut être convenue, qui déroge aux conditions légales, à savoir :

  1. Provoquée par des circonstances nouvelles,
  2. En raison d’une variation de plus de 15 %,
  3. Avec une appréciation du juge en équité.

Les auteurs et la jurisprudence sont divisés.

Pour certains on ne peut déroger au régime légal ; pour d’autre on peut y ajouter mais pas le restreindre.

Je vous fais grâce du relevé des décisions en sens divers car, depuis, l’arrêt de la Cour de cassation du 25 avril 2003, la doctrine récente penche pour l’interdiction (Ch.-Ed. de Frésart, « Les aspects financiers du bail commercial », in Le bail commercial, La Charte, Bruxelles, 208, p. 136).

Cela ne signifie pas que le bail ne puisse contenir une clause de loyer évolutif (par exemple + 5 % tous les neuf ans). Mais l’automaticité de cette clause la distingue d’un mécanisme de révision.

Je partage l’opinion selon laquelle l’article 6 encadre impérativement la révision, prohibant une autre forme d’adaptation.

Toutefois, la révision se conçoit comme une adaptation à ce que les parties n’ont pu prévoir.

Si le bail contient une clause répondant à un fait générateur prévisible ou connu à la conclusions du bail, au moins en son principe, on se situe en dehors du champ d’application de l’article 6.

Il n’est alors plus question de régime concurrent et la prohibition ne s’applique pas.

Ce sera le cas si une évolution est attendue du fait de travaux dans l’environnement ou un aménagement urbanistique attendu (un schéma directeur pour un piétonnier, par exemple).

En conclusion la clause de révision s’écartant de l’article 6 est en principe prohibée.

Mais si son fait générateur particulier est prévisible à la conclusions du bail, un mode de révision peut être mis en place.

On se situe alors davantage dans le registre de la majoration / minoration sous condition suspensive que dans celui de la révision.

  • Sitothèque

  • close